Le livre d’Andrew Keen, The Cult of the Amateur, prend de front la blogosphère à la rentrée et fait déjà l’objet de critiques raisonnées.

Je ne l’ai pas encore lu mais les propos de Keen dans Libération sur le « journalisme citoyen » et sur les médias traditionnels me font réagir.

D’abord la critique sur le chaos qui règne sur le Web n’est pas neuve. En 1994/95, la presse assimilait déjà le Web à un marigot de néo-nazis, de pédophiles et de pornocrates. Personne ne niera leur activisme sur la toile (depuis on y trouve aussi des islamistes…) mais réduire le Web à cela relève de l’ophtalmologue ou du parti pris.

Sur le Web on trouve toutes les expressions et manifestations de l’être humain. Donc, beaucoup de mauvais, forcément : « Là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie ». Mais, fort heureusement, le meilleur aussi.

La critique de l’amateurisme-roi et auto-célébré ? Oui, c’est vrai, il existe une vogue – peut-être même un début d’idéologie – du « tous éditeurs », We the media. Mais qui est dupe ? Vous ne savez pas faire la distinction entre un bon texte et un mauvais ? Vous ne savez pas recouper vos informations pour essayer de les vérifier ? Et quand vous lisez votre journal, vous gobez tout ce qu’on vous raconte ?

L’amateurisme est la conséquence de la libération de la parole engendrée par l’évolution des outils vers plus de simplicité. Le nombre d’éditeurs a explosé, et c’est tant mieux. Pas de quoi s’inquiéter, les mauvais supports et les mauvais éditeurs seront impitoyablement… ignorés par les visiteurs. Cette sorte de darwinisme de l’information et de la création épuisera les sites qui n’ont pas de visiteurs. Quant aux sites démagos qui donnent dans la facilité, le trash ou la fesse pour attirer le chaland, je ne vois pas en quoi ils sont pires que TF1 ou Canal+.

Ce qui m’intéresse plus dans la critique de Keen dans Libé c’est l’aspect médias traditionnels contre médias nouveaux :

 » Nous avons besoin de culture de qualité, de hiérarchie. Les journaux citoyens sont idéalisés. Les médias traditionnels sont considérés comme corrompus, paresseux et peureux, alors que les amateurs du Web 2.0 sont dynamiques, honnêtes et sages. Mais les médias institutionnels sont indispensables dans leur rôle de médiateurs. « 

Bien sûr que nous avons besoin de culture et de qualité. Il existe des productions amateurs de qualité sur le Web, de grande qualité parfois. Il leur faudra juste trouver des modèles économiques s’ils veulent durer. Et se transformer en nouveaux professionnels.

C’est certain, nous avons besoin d’intermédiation et de recul par rapport à l’information. Mais est-ce que les médias traditionnels vérifient toujours bien l’information ? Sont-ils toujours aussi indépendants des pouvoirs politiques et économiques ou de l’idéologie qu’ils le disent ? Non, évidemment. Keen veut nous entraîner dans son sophisme : ce n’est pas parce qu’il existe des abus sur le Web que les médias traditionnels sont exempts de critiques.

Je rejoins plus sa critique, incomplète, du « journalisme citoyen » dans son interview:

 » Qu’est-ce que veut dire «journalisme citoyen» ? Est-ce qu’on dit des «politiques ­citoyens» ou des «docteurs ­citoyens» ? Un journaliste n’est pas un amateur. Il existe une véritable incompréhension de ce qu’est un journaliste. Aux Etats-Unis, nous avons d’excellents journaux comme le New York Times, le Washington Post ou USA Today. Et cela ne s’improvise pas, c’est un job qui ­demande du temps, des compétences et de l’énergie. Le propriétaire d’un ordinateur ne se transforme pas en un journaliste crédible, comme un livre de recettes ne fait pas pour autant le bon ­cuisinier. « 

Bien d’accord et je l’ai déjà écrit. Mais derrière cet adjectif galvaudé de « citoyen » se cachent de l’amateurisme médiocre et de vraies innovations de qualité en matière d’information. Ce qui est en jeu c’est la fin du monopole de la presse bousculé par de nouvelles formes de journalisme plus participatives. Nouveaux médias qui progressent grâce aux lacunes des médias traditionnels.

La supériorité des nouveaux médias est simplement expliquée par Martin Varsavsky, le créateur de FON :

« L’Internet est plus crédible que les médias traditionnels non pas parce qu’il ne peut pas avoir tort (il a fréquemment tort) mais parce qu’il est auto-correcteur. « 

En fait, Andrew Keen se montre bien manichéen et idéologue dans sa critique des nouveaux médias. Que l’on aime ou pas le chaos effervescent actuel, la révolution passera. Ce qui est intéressant c’est d’observer ce qui en sortira. Comment les médias anciens s’adaptent ou non, comment de nouveaux naissent, créent et inventent.

Chacun de nous possède des exemples et des contre-exemples pour louer ou condamner le bouleversement que nous avons sous les yeux. Ce serait une erreur de juger cette transformation avec un prisme idéologique ou de parti pris. Au risque de ne rien comprendre à ce qui se passe. Aujourd’hui le chaos, demain un nouvel équilibre.

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