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Archive pour la catégorie 'Entretiens'

Le double effet de Serres sur le Web

8 fév2008

par Xavier de Mazenod

michel-serres-tic.jpgAlex me signale cette passionnante conférence de Michel Serres sur les TIC donnée il y a deux ans à l’école Polytechnique.

Avec son sens de l’humour bien connu, il fait partager sa vision optimiste des “nouvelles technologies”.

Après des rappels historiques et des précisions sémantiques qui battent en brêche les thèses des technophobes (voir en particulier le passage sur la “perte de mémoire” et sur l’externalisation des facultés cognitives), il expose ce qui, selon lui est nouveau dans les “nouvelles technologies” : nous ne vivons plus dans le même espace qu’autrefois.

Ecoutez la conférence en MP3 ou regardez-la en Real video (environ 1h00 + 40 minutes de questions-réponses).

http://www.wikio.fr

8 commentaires » Entretiens


Comment bien bloguer en entreprise (côté syndicat)

4 déc2007

par Xavier de Mazenod

Jean-Paul Vouiller, délégué CFTC chez Hewlett-Packard, nous livre quelques recettes qui ont fait le succès du blog de la section CFTC d’HP : de bons sujets brûlants, des commentaires modérés à priori mais vite “libérés”, des relances des lecteurs dès que l’audience faiblit et… beaucoup de temps passé à surveiller son blog.

Un très bon blog qui aborde franchement les sujets, sans se prendre au sérieux, et bien tenu, avec régularité depuis juillet 2005.

J’ai interviewé Jean-Paul à sa sortie du débat chez Miroir social (voir billet précédent).

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1 commentaire » Entretiens, Blogs et entreprise


Jean-Michel Billaut : “Pour avoir de la fibre optique dans les campagnes, il faut gueuler !”

29 juin2007

par Xavier de Mazenod

Toujours à Mortain, dans la Manche, à la Fête du très haut débit chez Acome, j’ai coincé Jean-Michel Billaut dans un coin pour lui demander son avis sur le très haut débit rural.

Il est déçu car le FFTH n’est pas pour demain. Et il ne voit à l’horizon aucune stratégie globale pour le territoire.

Certes, dit-il, on met de la fibre là où il y a beaucoup de gens (voir l’entretien avec Yves Parfait, M. FTTH de France Telecom).

Mais rien ne sera fait avant au moins 10 ans dans les campagnes, qui représentent pourtant 80% du territoire. Alors que ce sont les campagnes qui ont le plus besoin de la fibre optique.

Or, dans une société démocratique, tout le monde devrait avoir accès aux mêmes services. ” Aujourd’hui on a vu des solutions bâtardes de fibre optique qui alimentent de l’ADSL alors qu’avec la fibre on est équipés pour 2 ou 3 générations”.

La conclusion de Jean-Michel est simple : “Si on ne gueule pas on n’aura rien”.


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22 commentaires » Entretiens, Très haut débit, fibre optique


Yves Parfait, M. FTTH de France Telecom : “4 millions de foyers équipés en fibre d’ici 4 ou 5 ans”

29 juin2007

par Xavier de Mazenod

Lors de la Fête du très haut débit, organisée par la société Acome dans son usine de Mortain (Manche), Yves Parfait, responsable du FTTH (fiber to the home) chez France Telecom, a présenté le plan de déploiement de la fibre optique à domicile de son groupe.

On peut dire que la fibre pour tous en France c’est parti (sauf en milieu rural, j’y reviendrai). La concurrence entre opérateurs joue à plein et certaines collectivités locales (Manche, Hauts-de-Seine, Picardie, Gonfreville l’Orcher…) jouent le rôle de facilitateurs pour accélérer le déploiement et organiser la concurrence.

J’ai filmé Yves Parfait au moment où il montait dans son taxi pour la gare (pardon pour la qualité du son, il y avait du vent hier dans la Manche).

Il confirme la rapide montée en puissance de France Telecom dans les 18 mois, le choix technologique du PON (mutualisation de la fibre par opposition au peer-to-peer dans lequel chaque abonné dispose d’une fibre). Et il annonce une estimation de 4 millions de foyers connectés en FTTH d’ici 4 ou 5 ans.

On notera également que la notion de mutualisation, de non doublon des réseaux, est intégrée par les opérateurs. Ainsi que le besoin de débits symétriques pour les clients, y compris pour les particuliers.


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2 commentaires » Entretiens, Très haut débit, fibre optique


Entretien avec Patrick Devedjian : ” Oui à la fibre optique pour tous dans moins de cinq ans ! “

18 juil2006

par Xavier de Mazenod

Nous avons noté que Patrick Devedjian, ancien ministre de l’Industrie et député des Hauts-de-Seine proche de Nicolas Sarkozy, adhérait, dans un discours récent, à tous les principes que nous énonçons dans le Manifeste pour le très haut débit pour tous.

Je l’ai donc rencontré. Il persiste… et signe.

Vous avez affirmé dans une allocution récente sur le très haut débit que le maillage du territoire était un préalable pour « répondre aux objectifs de croissance et de compétitivité, de cohésion et de durabilité ». Parlez-vous de la fibre optique pour tous, jusqu’au domicile, et pouvez-vous détailler le bénéfice d’un déploiement massif de la fibre?

Le déploiement de réseaux de fibre optique jusqu’à l’abonné est un mouvement inéluctable, qu’il revient aux pouvoirs publics d’accompagner et d’accélérer. Déjà, depuis 2002, avec l’ouverture du marché de détail de l’accès à Internet haut-débit, des investissements considérables ont été consentis pour rapprocher la fibre de l’abonné et permettre le dégroupage d’un très grand nombre de répartiteurs et l’extension géographique de la concurrence. Les débits nominaux sont passés de 200 bits/seconde à 2000 bits/seconde en deux ans, et les tarifs nominaux sont passés de 50 Euros par mois à moins de 20 euros par mois.

Je suis convaincu que le développement actuel du marché de l’accès à Internet haut-débit n’est que transitoire, et que la diversification des usages créée de nouveaux besoins en débit.

La fibre optique va donc continuer à se rapprocher de l’abonné, au fur et à mesure où les besoins en débits de l’abonné continueront à progresser: télévision et radio par Internet, échange de photo, de vidéo, de morceaux de musique, téléconférence, visiophone, télésurveillance, etc. Les jeunes internautes savent bien qu’il faut deux heures pour télécharger un film avec une connexion ADSL, contre trois minutes avec une connexion très haut débit. Et ils voudront bientôt la haute-définition du son et de l’image, et le téléchargement de catalogues de films !

Les nouveaux usages d’Internet appellent des débits que nous croyions réservés aux entreprises il y a à peine quelques années. Ceux qui ont pronostiqué un plafonnement des besoins en débit se sont trompés. Je crois que ceux qui continuent à pronostiquer un plafonnement continuent à se tromper. L’ADSL n’est pas la technologie ultime de la société de l’information. L’ADSL est une technologie de transition, qui aura été très utile pour le basculement progressif de l’abonné vers la fibre optique.

Les opérateurs sont timides et doutent du retour sur investissement pour déployer de la fibre optique jusqu’à l’habitant. France Telecom dit vouloir y aller mais voudrait une garantie de monopole en échange. Dans ces conditions, quelle est la faisabilité d’un déploiement national à court terme ?

L’idée de recréer un monopole pour permettre à un opérateur de créer un réseau national est une aberration.

Une aberration juridique, puisqu’un tel monopole serait en infraction par rapport aux règles de concurrence européennes. Les autres opérateurs devraient certainement être indemnisés du préjudice subi.

Une aberration économique, puisque seule une concurrence saine et durable est susceptible de stimuler l’innovation et l’investissement. L’exemple de l’explosion du marché du haut-débit en France depuis 2002 est particulièrement précieux de ce point de vue.

Une aberration sociale aussi, puisque les consommateurs seraient contraints de s’adresser à un opérateur unique, sans possibilité de choix.

Le déploiement national d’un réseau de fibre optique me paraît tout à fait compatible avec le respect des règles de concurrence. Il faut séparer l’infrastructure et l’exploitation: les collectivités locales, grâce au nouvel article L.1425-1 du CGCT, peuvent désormais créer les infrastructures nécessaires. Les grands réseaux nationaux, comme celui de RTE, celui de RFF, celui de VNF, celui des autoroutes, peuvent rapidement être mis à contribution pour fournir des infrastructures neutres et ouvertes.

Sachant que l’essentiel du coût de déploiement d’un réseau de fibres optiques est lié au génie civil, j’ai proposé l’introduction dans le code de l’urbanisme d’une obligation à la charge de tout maître d’ouvrage de projet de construction de réseau (eaux usées, eau pluviale, voirie,…) d’intégrer dans son projet un fourreau permettant d’accueillir une fibre de télécommunication. J’ai proposé la même obligation pour tous les projets de construction de logements: pourquoi imposer le raccordement au fil de cuivre, quand le raccordement à la fibre optique n’est pas plus cher et 100 fois plus performant en termes de débit, et permet de conjuguer des services de téléphonie, de télévision, d’Internet à très haut débit, etc.

J’en suis convaincu, avec un peu de volontarisme politique, le raccordement de l’ensemble des foyers français au très haut débit peut être réalisé en moins de cinq ans.

Didier Lombard a récemment déclaré sur LCP qu’il attendait juste une proposition tarifaire correcte de l’Arcep pour mettre son réseau de fibre à disposition des autres opérateurs. Cela vous semble-t-il une bonne solution qui garantisse la neutralité des infrastructures en faveur de laquelle vous vous êtes prononcé ?

Non. Il ne faut ni monopole des infrastructures, ni monopoles des services. Chacun doit pouvoir librement développer ses infrastructures et ses services, dans des conditions de concurrence équitable. Si un opérateur s’avère en position dominante, sur les infrastructures comme sur les services, et si cette domination est préjudiciable au marché, il y a lieu de réguler.

Plusieurs déploiements de fibre optique jusqu’à l’habitant sont en chantier, à Pau, à Gonfreville l’Orcher, dans votre département des Hauts-de-Seine ou à Paris. Ce sont toutes des zones à forte densité d’habitation avec une logique économique claire. Comment faire pour éviter que ne se reproduise la fracture rurale que l’on connaît avec l’ADSL (monopole de fait de l’opérateur historique et basse qualité de débit) ? Comment déployer des réseaux pour tous en milieu rural ?

Il y a de nombreux types d’ADSL, avec des débits très variés selon la distance de l’abonné par rapport au répartiteur. Et le déploiement de l’ADSL s’est effectivement accompagné de disparités croissante entre le haut-débit des villes, avec dégroupage, concurrence, services diversifiés, débits élevés, tarifs bas, et le haut-débit des champs, abandonné à un monopole, sans services supplémentaires, des débits faibles et aléatoires, des tarifs élevés.

L’avantage de la fibre est précisément son caractère égalisant: la fibre délivre le même débit ascendant et descendant, de manière symétrique, en tout point du réseau. Si nous parvenons à déployer un réseau national ouvert à la concurrence, en utilisant les réseaux publics et en encourageant la constitution de nouveaux réseaux, la fibre constituera un excellent outil d’aménagement et de compétitivité des territoires.

Peut-on estimer qu’un projet « fibre optique pour tous » à court terme soit un projet politique ambitieux qu’on pourrait imposer dans le débat de la présidentielle ?

Le très haut débit pour tous constitue un défi majeur, à la hauteur des grands enjeux qui sont ceux d’une campagne présidentielle. Le très haut débit, c’est l’accès au meilleur de la société de l’information. C’est un facteur de compétitivité pour les entreprises, d’ouverture au monde et de cohésion pour notre société. Je porterai ce projet auprès du candidat qui me paraît à la fois le plus en phase avec cette société de l’information en cours d’émergence et le plus déterminé dans son action: Nicolas Sarkozy.

Dans l’allocution citée plus haut vous avez repris des arguments du Manifeste pour le très haut débit. Etes-vous d’accord pour vous associer formellement à cette démarche de sensibilisation et pour signer le Manifeste?

Bien entendu.

26 commentaires » Entretiens, Très haut débit, fibre optique


Comprendre le pouvoir stratégique des médias, entretien avec François-Bernard Huyghe

19 oct2005

par Xavier de Mazenod

Comprendre le pouvoir stratégique des médias par François-Bernard HuygheCet entretien est le premier d’une série d’interviews sur le thème de l’écriture et de l’information et de leurs rapports avec l’entreprise et les TIC.

François-Bernard Huyghe, universitaire et auteur de plusieurs livres dont La langue de coton, "les mots qui vous évitent de penser", enseigne et dirige des recherches en médiologie, en intelligence économique et en stratégie de l’information. Il participe régulièrement à la rédaction des Cahiers de médiologie et à la lettre Sentinel.
Il vient de publier
Comprendre le pouvoir stratégique des médias, manuel pratique pour comprendre le jeux des pouvoirs, l’environnement médiatique et les interactions des médias avec les TIC.

Pour qui avez-vous écrit ce livre ?
Pour les étudiants et pour les responsables « communication » et « intelligence économique » dans les entreprises. Il s’agissait d’abord de préciser certains points, car le vocabulaire des médias n’est pas clair, oscillant entre anglicismes et notions floues. Je voulais aussi montrer toutes les dimensions des médias. Il faut dépasser le stade du « Sont-ils manipulés ? », « Véhiculent-ils de l’idéologie ? » et renouveler ce débat qui remonte aux années 30.

J’ai voulu développer le côté stratégique de la réflexion et prendre en compte le rôle des TIC. Montrer que nous sommes dans le domaine de l’incertitude : l’action menée à travers les médias ne réussit pas à tous les coups, car c’est une pragmatique qui agit sur les gens souvent imprévisibles et non une technique qui agit sur des choses. Une maîtrise (toute relative) des médias ne garantit pas automatiquement la maîtrise des esprits.

Regardez par exemple la grande surprise des Américains qui croyaient que plus les gens porteraient de Nike, buvaient du Coca et regardaient Sylvester Stallone, plus ils aimeraient l’Amérique. Or,dès l’ère Clinton, ils se sont aperçus que les djihadistes pouvaient porter des Nike et regarder des K7. Tout média prédominant comme CNN suscite des Al Jazeera, il naît des contrepouvoirs. Dans un registre moins dramatique, voir ce qui arrive aux journalistes eux-mêmes : quand ils sont en majorité pour le « oui » au référendum sur l’Europe, l’Internet et les blogs sont globalement pour le non.

Certes, je traite de problèmes classiques : « Comment les idées se propagent ? », « La pub est-elle efficace ? », etc., mais je m’intéresse surtout aux nouvelles stratégies de l’information. Ceci inclut des stratégies dures comme celle du terrorisme (moralement critiquable, mais sémiologiquement efficace). La vraie question est de savoir comment les médias changent nos façons de croire et pourquoi. Ainsi, on ne pratique plus la politique de la même manière quand le budget de marketing politique d’un pays dépasse celui des détergents comme c’est déjà le cas aux USA.

Au-delà de la question de savoir si les médias mentent ou pas, il importe de savoir comment ils se représentent et nous représentent le réel qui est cruciale.

Vous pensez que l’Internet va devenir le média dominant ?
Il existe toujours un média dominant à chaque époque. Certes, les principales sources d’information restent les images vues sur un écran de télévision. Nous sommes encore dans la vidéosphère dominante. Jamais un média n’en a remplacé un autre totalement, ils cohabitent. Ainsi, l’image domine, mais on n’a jamais édité et lu autant de livres qu’aujourd’hui. La télévision n’a pas supprimé le cinéma…

Ainsi, il est inimaginable chez nous qu’un homme politique de poids n’écrive pas un livre pour affirmer sa légitimité intellectuelle. C’est vrai dans notre pays, car aux Etats-Unis un livre à plutôt tendance à le décrédibiliser.

Nous sommes entre deux médiasphères : 3h15 par jour de consommation de télévision en moyenne en France… Mais aussi des nouveaux usages comme le zapping et une diversification de l’offre avec l’explosion des chaînes, tandis que le livre est loin de disparaître et que la presse écrite continue de faire l’agenda des grands débats. Cette confrontation ambiguë entre écran et écrit se redouble d’une confrontation entre les mass media qui envoient le même message à tous et l’Internet.

Les TIC et le numérique ont changé plusieurs choses. On navigue dans l’information, elle ne se déroule plus devant vous. Ensuite, la forme et le contenu ne sont plus fixes comme dans un livre. Ce ne sont ni des œuvres fixées, pérennisées, ni uniquement un spectacle dont le déroulement nous échappe, mais des formes hybrides de rapport avec l’information où nous sommes à la fois émetteurs, récepteurs et sélecteurs.

Soit mon propre site, par exemple (la couverture du livre l’appelle un blog mais c’est plutôt un site), est une mémoire où je stocke et je réorganise mes idées. Il s’inscrit dans le Web où tout le monde peut produire le sien, lui répondre et commenter. Je peux le modifier à tout instant, le truffer d’images et de liens. Le tout d’autant plus facile que la technique a tendance à se faire oublier, tant il est devenu simple de créer un site ou un blog. Bref, c’est un instrument hybride à la fois tribune ou vitrine, publication, instrument de travail, gare routière pour la circulation des messages, composante de réseaux d’idées.

Par ailleurs, outre ces facilités techniques, la multiplication des blogs (plus de trois millions en France) trahit un courant sociologique profond. Notamment le culte du « Moi je », du « nous sommes tous créateurs », et du « tout vaut tout ». Disons l’individualisme narcissique de masses.

Rançon de la surabondance d’information : la plupart des blogs sont ennuyeux, redondants, n’ont rien d’original à exprimer… Pourtant, dans ce tas de foin de la blogosphère on trouve des perles. Par exemple des reportages sur ce qui se passe vraiment à Bagdad ou en Louisiane.

La télévision et l’Internet sont maintenant en concurrence. Le 11 septembre, une partie de la population s’est précipitée sur la télévision et l’autre sur l’Internet dès l’annonce de l’attentat. Et le premier réflexe d’un journaliste de l’audiovisuel pour traiter un sujet est de se documenter sur le Web.

Il est quasiment impossible de contrôler l’accès à l’Internet, sauf à faire comme la Chine. On ne peut plus empêcher Matt Drudge de parler de scandales sexuels de Clinton ou Al Qaïda d’envoyer ses films d’exécutions d’otages.

C’est utopique ou non pour vous ce « nous sommes tous émetteurs » ?
Il existe un mythe récurrent du self media. Il a commencé avec la vidéo ou avec la CB. Chaque communauté, disait-on, pourra avoir sa chaîne de télévision ou de radio et plus personne ne pourra contrôler l’opinion…

Mais cette prédiction s’est révélée partiellement fausse, car les gens ont aussi besoin de voir en commun les mêmes choses et de pouvoir parler au bureau du Julie Lescaut qu’ils ont tous vus la veille ou de rire des mêmes plaisanteries des Guignols de l’info.

We the media, nous sommes tous émetteurs, est en partie vrai : nous croyons tous avoir quelque chose à dire. Plus de 80 000 blogs se créent par jour, mais pour combien de temps ?

Leur succès correspond à plusieurs fonctions, presque thérapeutiques chez les ados, comme le téléphone mobile: se rassurer en multipliant les contacts avec ses pairs, sa catégorie d’âge, se raconter sa vie.

Et le rapport entre l’Internet et le livre ?
Quitte à énoncer une évidence, ce sont deux usages différents. Dans un livre on n’a pas une attitude de picorage. On le lit de manière plus ou moins linéaire, ce qui n’est pas toujours un désavantage. Sur l’Internet, on circule à partir de liens hypertexte et quasiment par association d’idées. On lit un livre considéré comme une unité, une œuvre, on circule sur Internet, c’est-à-dire dans l’information. C’est pour cela que les deux coexistent.

Que pensez-vous des prophéties technologiques et sociétales qui pullulent à propos des TIC ?
Depuis l’invention du cinéma, des prophètes expliquent comment la nouvelle technique ou le nouveau média vont révolutionner les usages. Mais on a toujours des surprises. L’imprimerie devait servir à reproduire des manuscrits pour moins cher, le cinéma à enregistrer les classiques du théâtre et Graham Bell pensait que son téléphone allait permettre d’écouter des concerts. La plupart du temps, ce sont les utilisateurs qui inventent les usages non prévus par les concepteurs. Voir le Minitel ou Internet.

Avec l’Internet, le discours prophétique sur la révolution économique, sociale ou culturelle qu’engendrerait la technique, a précédé les réalisations. Quand Al Gore parlait des autoroutes de l’information, il pensait à de gigantesques « tuyaux » pour le transfert des données, pas de l’Internet qui existait depuis 1968.

Prévoir l’avenir est un exercice difficile. Il est par exemple amusant de relire le rapport sur l’informatisation de la société française (Minc et Nora) paru sous Giscard. Les annexes sont particulièrement révélatrices un mélange de choses vraies, de lieux communs et de bêtises. Les auteurs craignaient par exemple la division de la société entre une élite capable de programmer en Cobol ou en Pascal, ayant accès aux bases de données, donc au pouvoir et une immense majorité qui, dans une société des loisirs, serait incapable d’assimiler les principes de l’informatique et s’abrutiraient dans la culture industrielle de masses… Ils n’avaient vu venir ni la microinformatique, ni les logiciels d’usage simple, ni Internet.

Avec ces mutations où se situe le pouvoir ?
Le pouvoir va se déplacer, du directeur de la publication ou de l’éditeur et des élites intellectuelles dans le monde de l’écrit au pouvoir d’attirer l’attention dans le monde de l’audiovisuel. C’est par exemple la capacité de convaincre la rédaction d’un JT qu’il faut traiter ce sujet-ci ou celui-là. Sur le Net, c’est le pouvoir d’indexer, de référencer.

Autrefois c’était simple : le ministre de l’ORTF appelait la rédaction ou M. Murdoch suggérait des sujets à traiter.

Le vrai pouvoir, aujourd’hui, est aussi passé dans les médias des médias, et résulte d’influences diffuses et de stratégies de conquête. Par exemple, le groupe de pression du tabac engage des spécialistes de la communication, mais les associations de consommateurs ou les ONG utilisent aussi les médias avec efficacité. Autre exemple de pouvoir intellectuel : la façon dont les altermondialistes ont réussi à imposer leur vocabulaire et leurs problématiques (voire la catégorie intellectuelle « altermondialisme ») par rapport auxquelles se positionne tout débat. Il est intéressant de remarquer qu’il existe un rayon ou une table « altermondialisme » dans la plupart des librairies.

Mais dans ce jeu il existe des pesanteurs idéologiques. Rappelez vous ce sondage de Marianne, « Que pensent les journalistes » qui montrait que si les Français avaient voté comme les journalistes en 2002, Jospin aurait été élu haut la main, et que leur film préféré aurait été In the mood for love et non Astérix et Cléopâtre….

Le pouvoir c’est la résultante de toutes ces interactions, sans oublier des pressions, dont celles des annonceurs. Ne tombons pas dans le raisonnement naïf à la Chomsky qui dit que les capitalistes décrochent leur téléphone pour dire aux médias comment gérer l’opinion. Les pressions financières existent, mais sont marginales.

Les entreprises doivent-elles entrer dans ce jeu médiatique ?
Les entreprises sont condamnées à s’y mettre. Auparavant la vie était facile. On faisait de la communication externe, on fabriquait de belles brochures ou des vidéos d’entreprise et avec cette promo on lançait des produits. Si on était un peu plus malin, on créait une image de marque. C’était l’ère du logo.

Aujourd’hui, les entreprises sont dépendantes des médias, ce qu’elles éprouvent douloureusement en cas de crise. Par ailleurs, plus une entreprise reprend le discours ambiant sur les valeurs non-économiques – l’éthique, le commerce équitable, le développement durable, le principe de précaution, la non-discrimination, etc. -, plus l’exigence s’élève. Plus elle doit donner de garanties de transparence, de sécurité, de moralité… Le processus est sans limites. Mais, une fois encore, il ne faut pas voir là une manoeuvre des méchants gauchistes qui auraient piégé les entrepreneurs pas médias et ONG interposés mais juste une tendance lourde. Nos sociétés investissent de plus en plus dans le monde de la production et de la consommation des attentes de sécurité, de protection, d’apaisement des conflits qui étaient autrefois considérées comme du domaine du politique.

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